Par Charlotte Dupont — Journaliste Bitcoin & Marchés | Publié le 2 mars 2026
En bref : Le samedi 28 février 2026, les frappes conjointes USA-Israël sur l’Iran ont provoqué une chute du Bitcoin jusqu’à 63 000 $, avant un rebond partiel autour de 66 000-67 000 $. Malgré la fermeture du détroit d’Ormuz et l’explosion du pétrole à +6 %, le BTC résiste mieux que prévu. Mais le vrai test commence maintenant, à l’ouverture des marchés traditionnels.
Dans la nuit du 27 au 28 février 2026, le monde s’est réveillé au son d’une escalade militaire sans précédent depuis des décennies. Israël et les États-Unis ont lancé des frappes coordonnées sur Téhéran et plusieurs grandes villes iraniennes, dans le cadre d’une opération baptisée « Epic Fury ». La réaction des marchés ne s’est pas fait attendre : en l’espace d’une heure, le Bitcoin a dévissé de plus de 3 %, passant d’environ 65 500 $ à un plancher de 63 000 $. Pourtant, et c’est là que réside toute la complexité de cette situation, le roi des cryptomonnaies a ensuite tenu bon. Il s’échangeait encore autour de 66 000 à 67 000 dollars lundi 2 mars, tandis que le pétrole flambait et que les bourses asiatiques lâchaient 1,4 %. Alors, le Bitcoin prouve-t-il sa résilience, ou simplement retarde-t-il l’inévitable ?
Cette question n’est pas rhétorique. Elle cristallise un débat de fond qui agite la communauté crypto depuis des années : le BTC est-il une véritable valeur refuge à l’image de l’or, ou reste-t-il fondamentalement un actif spéculatif à haut risque, habillé d’une narrative qui flatte l’ego de ses détenteurs ? Le contexte géopolitique actuel constitue un véritable laboratoire à ciel ouvert pour tenter d’y répondre.
« La vente initiale du Bitcoin était quasi parfaite ; les marchés détestent l’incertitude plus que les mauvaises nouvelles, et dès que le conflit iranien semblait maîtrisé, la demande s’est rapidement rétablie. »
— Analyste cité par Kala, LesNews.ca, 2 mars 2026 — Source
Chronologie d’un choc : ce qui s’est passé entre le 28 février et le 2 mars
Pour comprendre la réaction du Bitcoin, il faut d’abord retracer la séquence des événements. Le samedi 28 février, Israël et les États-Unis ont lancé des frappes ciblant les infrastructures nucléaires, balistiques et militaires iraniennes. L’Iran a répliqué en lançant des vagues de missiles et de drones non seulement vers Israël, mais aussi vers des bases américaines dans tout le Golfe — Bahreïn, Koweït, Émirats arabes unis. Téhéran a en outre procédé à la fermeture effective du détroit d’Ormuz, ce point de passage stratégique par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial.
La réaction des marchés a été immédiate sur les actifs qui ne ferment jamais : les cryptomonnaies. Le Bitcoin, seul grand actif liquide ouvert un samedi après-midi, a encaissé le premier choc. Sa chute de 65 500 $ à 63 000 $ en une heure représente une perte d’environ 3,8 %. Un mouvement brutal, certes, mais contenu par rapport à ce qu’auraient pu laisser craindre des nouvelles de cette ampleur. L’or, lui, a bondi de plus de 2 % pour atteindre 5 388 $ l’once troy. Le pétrole a explosé de 6 % pour atteindre 77 $ le baril. Les marchés boursiers des Émirats arabes unis ont fermé pendant deux jours. À l’ouverture des places asiatiques lundi matin, les indices ont cédé 1,4 %. Dans ce tableau, la tenue relative du Bitcoin interpelle.
Pourquoi le Bitcoin a-t-il « résisté » : les vraies raisons techniques
Plusieurs facteurs mécaniques expliquent la relative tenue du BTC lors du choc initial, et il est important de les identifier clairement pour ne pas confondre résilience fondamentale et simple effet de marché.
La liquidité réduite du week-end
Le premier facteur est purement mécanique. Les frappes ont eu lieu un samedi, quand les marchés traditionnels sont fermés et que la liquidité crypto est naturellement plus faible. Avec moins d’acteurs institutionnels présents, les ordres de vente ont rencontré moins de contreparties pour amplifier la chute. Comme l’expliquent les analystes de CoinDesk, le Bitcoin « absorbe souvent la première vague de ventes géopolitiques car c’est le seul grand actif liquide qui se négocie un samedi après-midi. » La vraie pression se manifeste à l’ouverture des marchés américains et européens le lundi.
Le flush des positions longues déjà réalisé
Deuxièmement, le marché arrivait dans ce choc géopolitique déjà fragilisé et partiellement assaini. Le Bitcoin avait connu un important mouvement de liquidation fin 2025, et peinait depuis à consolider dans la fourchette 65 000-70 000 $. Beaucoup de positions longues à effet de levier avaient donc déjà été purgées dans les semaines précédentes, réduisant le risque de liquidations en cascade au moment des frappes.
L’anticipation partielle du risque
Troisièmement, les tensions entre les États-Unis et l’Iran n’étaient pas une surprise totale. L’administration Trump laissait planer la menace d’une intervention depuis plusieurs semaines, et le marché avait partiellement intégré ce scénario dans les cours. Une partie de la prime de risque géopolitique avait donc déjà été absorbée, ce qui explique que le choc final ait été moins violent que certains ne le craignaient.
Le précédent de juin 2025 : l’histoire plaide pour un rebond… mais pas cette fois
Les optimistes aiment rappeler que le Bitcoin a historiquement rebondi après les grandes crises géopolitiques. Le précédent le plus récent est particulièrement parlant. En juin 2025, lorsqu’Israël avait mené des frappes directes sur le sol iranien, le BTC s’échangeait au-dessus de 100 000 $. Malgré une correction brutale de 6 % (de 110 000 $ à 103 000 $) et plus d’un milliard de dollars de positions longues liquidées en 24 heures selon Coinglass, le Bitcoin avait ensuite bondi de 62 % dans les deux mois suivants, atteignant de nouveaux sommets historiques. L’annonce du cessez-le-feu le 24 juin 2025 avait à elle seule permis un rebond de 10 000 $ en quelques heures.
Mais le contexte de mars 2026 est fondamentalement différent, et il serait dangereux de simplement copier-coller ce scénario. En juin 2025, le conflit restait relativement bilatéral et contenable. Aujourd’hui, des missiles ont atterri à Bahreïn, au Koweït et aux Émirats arabes unis. Ce n’est plus un échange bilatéral : c’est un conflit régional touchant les territoires les plus économiquement sensibles de la planète. La thèse du conflit « contenu et de courte durée » est bien plus difficile à soutenir, même si Donald Trump évoque un conflit de « quatre semaines ou moins ».
De plus, le marché Bitcoin de mars 2026 est structurellement plus fragile qu’en juin 2025. Après un plus haut historique à 126 000 $, le BTC a déjà perdu plus de 23 % au cours du dernier mois. Le support des 60 000 $ sera décisif. S’il cède, certains analystes évoquent un scénario de retour vers 53 000 $.
Le détroit d’Ormuz et la bombe inflationniste : le vrai risque systémique
Au-delà de la psychologie des marchés, c’est le canal économique qui inquiète le plus les analystes sérieux. La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % des approvisionnements pétroliers mondiaux, est une arme économique redoutable aux conséquences potentiellement durables. Les analystes de JPMorgan ont d’ores et déjà évoqué un baril pouvant atteindre 120 à 130 dollars dans ce scénario, ce qui pourrait faire bondir l’inflation américaine à 5 %.
Pour le Bitcoin, ce canal macroéconomique est particulièrement pernicieux. Une inflation persistante oblige la Réserve fédérale à maintenir des taux d’intérêt élevés, voire à les relever à nouveau. Or les Minutes du FOMC publiées récemment indiquaient déjà un changement de ton de plusieurs membres du comité dans ce sens. Un dollar fort et des taux élevés exercent une pression baissière mécanique sur tous les actifs à risque, crypto compris. C’est la double peine pour le BTC : la panique géopolitique d’un côté, et le resserrement monétaire de l’autre.
Les marchés institutionnels ont réagi en conséquence. Les fonds ont réduit leur exposition aux cryptomonnaies pour se repositionner sur des actifs traditionnellement défensifs. L’or, qui bénéficie à la fois du statut de valeur refuge et de la demande en couverture inflationniste, a capté l’essentiel de ces flux.
Le Bitcoin comme outil de survie économique : la dimension iranienne
Il existe pourtant une dimension souvent négligée dans les analyses occidentales de ce conflit : l’utilisation du Bitcoin par les populations iranienne et régionale directement touchées. Les données de TRM Labs sont éclairantes à cet égard. Entre janvier et juillet 2025, les flux de cryptomonnaies impliquant des entités iraniennes avaient déjà reculé de 11 % pour atteindre 3,7 milliards de dollars, en raison de la dégradation de la confiance envers les plateformes locales après le piratage de Nobitex, le principal exchange iranien, pour 90 millions de dollars.
Mais le paradoxe est que, malgré ces turbulences institutionnelles, de nombreux Iraniens ordinaires continuent de se tourner vers le Bitcoin et les stablecoins pour préserver leur patrimoine face à l’effondrement de la monnaie nationale et aux sanctions. Dans les pays directement touchés par la guerre et les sanctions, le Bitcoin remplit une fonction que les analyses de marché habituelles ne capturent pas : celle d’un outil de survie financière. C’est précisément dans ces cas extrêmes que la narrative « valeur refuge » du BTC trouve sa justification la plus solide, non pas dans les salles de trading institutionnelles de New York, mais dans les téléphones de citoyens iraniens cherchant à mettre leur épargne à l’abri.
Mon analyse : Bitcoin entre deux feux, et ce n’est pas encore terminé
Soyons clairs sur ce que nous observons. La « résistance » du Bitcoin face aux frappes USA-Iran n’est pas, ou pas principalement, la preuve de sa maturité comme valeur refuge. Elle s’explique d’abord par des facteurs techniques temporaires : la liquidité réduite du week-end, des positions longues déjà purgées, et une anticipation partielle du risque. Interpréter la tenue à 67 000 $ comme une validation de la thèse « or numérique » serait une erreur d’analyse que la semaine qui vient pourrait cruellement punir.
Ce qui va se passer dans les prochains jours dépend de deux variables indépendantes du marché crypto lui-même. La première est l’évolution militaire du conflit. Si les combats restent localisés et qu’un cessez-le-feu se profile rapidement, comme en juin 2025, le BTC pourrait effectivement rebondir vers 74 000 $. Si le conflit s’enlise, si les missiles continuent de tomber sur des bases américaines dans le Golfe, et si l’Iran maintient la fermeture d’Ormuz au-delà de quelques jours, le scenario noir — un retour vers 60 000 $ puis 53 000 $ — devient beaucoup plus probable. La seconde variable est la réponse de la Fed. Une flambée durable du pétrole relance l’inflation et contraint la banque centrale américaine à durcir le ton. Dans ce scénario, tous les actifs risqués, crypto inclus, souffrent de manière prolongée.
Ce que ce moment révèle, en revanche, c’est que le Bitcoin a atteint une maturité suffisante pour ne pas s’effondrer immédiatement face à une crise géopolitique majeure. Il y a cinq ans, une telle nouvelle l’aurait probablement fait chuter de 20 à 30 % en quelques heures. Aujourd’hui, la liquidité du marché, la présence institutionnelle et la couverture médiatique sont suffisamment robustes pour amortir le choc initial. C’est un progrès. Mais ne confondons pas amortissement et immunité. Le Bitcoin n’est pas encore l’or. Et ce conflit, s’il devait durer, nous le rappellera avec brutalité.
Sources
- Journal du Coin — Conflit Israël-USA-Iran : Bitcoin et les marchés financiers en alerte (28 fév. 2026)
- CoinDesk — Bitcoin could see further downside risks as Iran attacks U.S. bases (28 fév. 2026)
- CoinTribune — Détroit d’Ormuz fermé, inflation à 5 % : le Bitcoin va-t-il exploser ou s’effondrer ? (2 mars 2026)
- MEXC — Les prix des cryptomonnaies augmenteront-ils si les États-Unis attaquent l’Iran ? Analyse historique
- TRM Labs — Iran’s Crypto Economy in 2025 : Declining Volumes, Rising Tensions, and Shifting Trust
- LesNews.ca — L’impact du conflit en Iran sur le prix du Bitcoin : ce que vous devez savoir (2 mars 2026)
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Charlotte Dupont — Journaliste spécialisée Bitcoin & Analyse critique des marchés
Claire Westfield suit les marchés Bitcoin depuis 2017 et se spécialise dans l’analyse critique des dynamiques de marché et de l’influence des narratives médiatiques sur les cours. Après une formation en économie à Sciences Po Paris, elle a rejoint World Crypto News pour apporter une perspective rigoureuse et nuancée à l’actualité crypto, loin des discours promotionnels. Elle intervient régulièrement dans des podcasts et conférences sur l’intersection entre géopolitique et marchés numériques.
